Marathon Nice-Cannes 2019 : Catharsis

C’est peu dire que je garderai un souvenir mémorable de cette édition 2019 du Marathon Nice-Cannes. Cette épreuve, je la désirais depuis presque un an, et je m’entraînais pour elle depuis 12 semaines. Mais rien ne m’avait préparé aux conditions de course que nous allions rencontrer.

Depuis quelques jours, toutes les applications de météo annonçaient un temps pourri. Quelques unes prédisaient des éclaircies mais, en tout cas, pas pour la matinée du dimanche 3 novembre.

Arrivé dès le vendredi sur Nice, mon moral n’en menait déjà pas large : depuis 10 jours, une élongation au mollet gauche m’avait fait interrompre précocement mon plan d’entraînement, après ma dernière sortie longue. Après que ma toubib ait donné son feu vert, mon kiné, mon ostéo et mon podologue s’étaient tous relayés en urgence pour redonner un peu de souplesse à ma jambe, histoire de me donner une chance de participer.

Ma dernière semaine de préparation ne m’avait donc plus vu rechausser la moindre basket, sauf pour tester le K-tape posé le mercredi par mon podologue. Malgré une semaine de repos total, je ne savais pas si mon mollet allait pouvoir tenir la distance. Il ne me restait qu’un ultime test, la mise en train du samedi matin, pour décider si, oui ou non, je serais en état pour prendre le départ. C’est donc à moitié serein que je retirais mon dossard sur le village des partenaires du Marathon.

Samedi matin, j’enfile les baskets. 20 minutes de footing cool sur la Promenade des Anglais, pas plus. Le mollet tient, je suis rassuré. Je prendrai le départ demain. Le soir, je retrouve Carole et Mélanie au restaurant. Avec nos proches, nous partageons cet indispensable moment d’amitié qui permet de régler les ultimes détails, d’exorciser les craintes, noyées dans de joyeux fous-rires et le parmesan. La nuit se passe mal, comme une veille d’examen. Je peine à trouver le sommeil.

Réveillé à 5h, je déjeune. Dehors, c’est la tempête. Je vais 10 fois à la fenêtre voir comment s’habillent les runners qui passent au pied de l’hôtel. A 7h, je rejoins la Place Masséna. C’est le déluge. Après avoir déposé mon sac de consignes aux camions de transport, je trouve refuge sous le grand chapiteau du village-partenaires, plein à craquer. Les visages sont fermés. Quelques uns consultent les notifications de leur smartphone, à la recherche d’informations. La crainte d’une annulation de l’épreuve occupe tous les esprits.

A 7h15, Carole et Mélanie me rejoignent, déjà trempées. Une bénévole nous annonce que le départ est susceptible d’être décalé à 10h. Frissons dans la foule. Certains parlent de retourner à leur hôtel. Puis un autre bénévole nous enjoint de regagner nos sas, où des informations nous seront données. Dehors, la pluie a cessé. Nous gagnons la Promenade des Anglais. L’aire de départ ressemble à un champ de bataille, à l’image du visage déconfit des vigiles de la sécurité qui nous laissent passer sans nous fouiller. L’arche gonflable n’est pas montée, les sonos sont bâchées, les rubalises arrachées. Bénévoles et coureurs errent comme des âmes en peine.

Une annonce au micro, traduite en toutes langues, nous expose que l’autoroute est coupée, et que les intempéries ont inondé le front de mer. Les pompiers, en liaison avec la Préfecture, travaillent actuellement à sécuriser le parcours. On devine, en coulisses, que toutes les options sont possibles. Le départ, initialement prévu à 8h, ne sera pas donné à l’heure. Mon taux d’adrénaline joue au yoyo.

Vers 8h15, les sonos se réveillent. Une musique rythmée échauffe la jetée tandis que l’information se confirme : le départ aura bien lieu, à 8h30. Avec Carole et Mélanie, nous regagnons notre sas des 4h. L’ambiance est moins tendue, tout le monde semble soulagé de pouvoir enfin partir. Le soleil tente une percée entre les nuages, et déploie vers l’ouest un superbe arc-en-ciel. L’horizon en direction de Cannes est noir ébène. La pluie s’est remise à tomber, et on devine au loin un mur d’eau qui s’avance vers nous.

Le départ est donné. Le peloton avance enfin, j’enclenche ma montre sur le tapis de chronométrage. Je distingue encore Carole à mes côtés. Mais au bout de 100 mètres, le ciel nous tombe littéralement sur la tête. Des tonnes d’eau s’abattent sur Nice, et nous sommes en dessous.

En quelques minutes, la Promenade des Anglais est devenue un immense pédiluve. La moindre foulée de mes voisins de course crépit mes tibias d’eau glacée. Mes pieds baignent dans leur jus, et j’ose à peine imaginer leur état d’ici l’arrivée. Short et k-way me collent à la peau et je n’ai plus un centimètre carré de sec. Merde, il va falloir tenir 40 bornes dans ces conditions ?

Soudain, un éclair fend la mer sur ma gauche, immédiatement suivi du fracas assourdissant du tonnerre. Un « Ooooh ! » de surprise s’échappe du petit groupe qui m’entoure, comme un enfant s’extasiant devant un feu d’artifice. Je réalise alors que nous sommes 11000 cibles en mouvement à portée de foudre. Pourvu qu’il n’arrive rien à personne.

Réfugiés sous les abribus, des niçois nous encouragent. Ils doivent vraiment nous trouver cinglés. J’ai froid aux mains, et je finis par les glisser dans les manches du k-way. Tant pis pour le look : d’autres courent encore engoncés dans leur sac poubelle.

(Crédit photo : organisation)

La pluie ne faiblit pas. Au moins, pendant ce temps, je ne pense pas à mon mollet. Je maintiens mon allure. Ma playlist Spotify calée dans les oreilles, je respecte ma cadence de course. Malgré la météo, mes temps de passage au kilo sont réguliers. Mon plan d’alimentation aussi : 3 gorgées d’eau tous les kilomètres pairs, un quart de barre BAOUW toutes les 15 minutes. J’ai répété tout ça à l’entraînement, je sais que mon corps a validé ce scénario. Du coup, pas d’arrêt au ravito. De toute façon, les morceaux de sucre sont dilués dans les assiettes. J’en profite pour rattraper la meneuse d’allure des 4h. A partir de maintenant, je reste avec ce groupe. J’ai fait toute ma préparation et mes sorties longues à 5’30 au kilo, 11km/h. Pour finir en moins de 4h, c’est 5’40 au kilo. Si mon mollet tient, le sub 4h est donc jouable. Je me surprends à y croire.

Kilomètre 8. La pluie s’est calmée et j’ai retiré la capuche du k-way. Enfin un peu de répit. Mais mauvaise nouvelle : la petite pointe que je redoutais est revenue au mollet. Encore rien de douloureux, juste une gêne sournoise, mais j’ai déjà compris que sur les 34 kilomètres qui restent, elle ne pourra qu’empirer. Fait chier. Je repense à l’édition 2017. En convalescence d’une tendinite, je n’avais déjà fait que les 4 premiers kilomètres, pour accompagner Carole sur son premier marathon. Combien en ferai-je cette année ? Cette course me porte définitivement la poisse.

Kilomètre 15. La gêne au mollet s’est stabilisée. Il faut que je reste régulier, ne pas perturber ce fragile équilibre qui me permet d’avancer tout en n’atteignant pas le seuil de la douleur. Mais je la sens, tapie dans l’ombre, à attendre ce moment de faiblesse où elle surgira pour me rappeler que je ne suis qu’un imbécile, à avoir pris le départ et persisté. Alors je repense à Chantal, mon médecin, Léo, mon ostéo, Dewi, mon kiné, Seb, mon podologue, qui se sont tous mobilisés et ont libéré du temps pour moi dans leurs agendas cette semaine, pour que je puisse courir aujourd’hui. Je leur dois de finir.

(Crédit photo : organisation)

Kilomètre 21. Après une série de circonvolutions entre le port et les immeubles de Marina Baie des Anges, le parcours emprunte une interminable ligne droite entre la plage et la voie ferrée. Beaucoup de public au bord de la route : la gare de Villeneuve-Loubet est à deux pas de la zone de relais des courses par équipe, et les supporters sont venus nombreux nous encourager. Parmi eux, certains de mes amis, mais impossible de les voir. Mon mollet tire un peu plus, mais tient toujours le coup. Par contre, j’ai une furieuse envie de pisser ! J’avais pourtant pris mes précautions avant le départ, mais là, une barre horizontale me tenaille le ventre. A mi-parcours, je suis toujours dans le groupe de la meneuse d’allure des 4h et j’appréhende de devoir m’arrêter : non seulement je me ferai distancer, mais comment réagira mon mollet à la relance ?

Kilomètre 23. Je me range sur le bas côté. Je ne tiens plus. Je m’abrite contre un cactus pour soulager ma vessie. Le temps me paraît interminable et j’entends dans mon dos la cavalcade du peloton continuer sans moi. Quand je rejoins la route, le fanion des 4 heures est trèèès loin devant. Eh merde. Une fois rentré à la maison, je verrai sur Strava que j’ai perdu 1’20 dans cette pause sanitaire. Heureusement, j’ai l’impression de peser 10 kilos de moins. Je reprends mon allure mais… non. Le mollet ne veut pas. Ça commence à tirer franchement, et un voyant rouge clignote dangereusement dans mon esprit : surtout pas de claquage !

En entrant dans Antibes, j’ai le moral en dents de scie. Je vois mon objectif de 4 heures s’éloigner doucement, mais mon RP me semble encore à portée : 4h07. A part mon mollet, je n’ai mal nulle part ailleurs et mon cardio est bon. Je reprends un cachet de Sportenine et je croise les doigts pour que ma jambe en profite un peu. Après l’entrée des remparts, virage à gauche, en côte, pour rejoindre la route en corniche. Et je comprends alors que ça va devenir très compliqué : mon mollet gauche ne supporte plus l’extension.

(crédit photo : organisation)

Que dire de la traversée du Cap d’Antibes ? Mon podologue m’avait prévenu : « gardez-en sous le pied ! » Mais la longue côte qui se dresse devant, je ne la ferai qu’en marchant. Je me rassure en me disant que je ne suis pas le seul à marcher ici. Pas mal de coureurs semblent alors dans le dur. En redescendant du Cap, une vue plongeante sur Golfe Juan et la mer démontée me change les idées. Je passe le 30ème kilomètre, plus que 12. En franchissant le tapis de chronométrage intermédiaire, les visages de mes copains de club défilent. Sur le tchat du club, je sais que beaucoup nous suivent en live. Je pense à Carole et Mélanie, juste derrière. Je me livre à des calculs d’apothicaire pour évaluer le temps qu’il me reste à courir.

36ème kilomètre. Je n’ai plus d’objectif chronométrique. Le fanion des 4h15 m’a doublé, et mon moral en a pris un coup. Désormais, je veux juste finir. Je m’arrête aux ravitos, puis je repars en trottinant. Dans Juan-les-Pins, je pense à mes proches. Ma mère affaiblie par son AVC il y a 5 ans. Notre ballade dans le quartier avec son fauteuil roulant le week-end dernier, avec mon père, mon frère, ma belle-soeur. Je prie. Et l’émotion me submerge. Un marathon, ça a cet effet cathartique, de purification de l’âme, auquel je n’ai jamais échappé. Cette édition 2019 m’aura lessivé à tous points de vue. Je repense à tous ceux qui m’ont accompagné pour ce défi, et je me dis que je n’ai pas le droit de me plaindre. D’autres n’ont pas cette chance de pouvoir courir librement. Une grande inspiration, je reprends mon souffle et me redresse. Je repars.

(Crédit photo : organisation)

Le dernier ravito du marathon Nice-Cannes est redoutable. Il se situe juste avant la dernière difficulté du parcours : une ultime côte qui nous mène à l’entrée de la voie rapide vers Cannes. Du coup, mon 37ème kilomètre dure 9 minutes. Il ne me reste que le front de mer à parcourir, mais ça me paraît interminable. Enfin, je reconnais ce club privé de Palm Beach et, en entrant sur la Croisette, un vent de face me cloue sur place. Terrible, cette impression de ne plus avancer. Plus que 2 kilomètres pourtant.

La perspective de voir la ligne me requinque. Il y a de plus en plus de monde au bord de la route. Les enfants tendent leurs mains pour un check, ça crie, ça encourage. J’attends impatiemment le panneau « 42 ». Les barrières se resserrent, le public est nombreux. Soudain, sur la gauche, j’entends hurler mon prénom : Emilie me filme, Freddy et Philippe me prennent en photo. Je les salue de la main, puis je vois l’arche. La foule est dense, mais je ne vois rien d’autre que ce tapis bleu. 100 derniers mètres. 100 putains de derniers mètres. La main sur le chrono. 4h27. C’est fini. Je l’ai fait. Mon 3ème marathon.

(Crédit photo : organisation)

Je m’accroche des deux mains à la première barrière à ma portée, et je relâche la pression. Je suis pris de spasmes, je pleure mais aucune larme ne sort. Il me faudra de longues secondes pour recouvrer mes esprits…

Je repense aujourd’hui à ce que disait Emil ZATOPEK : « Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon. » Je ne sais pas si ma vie a changé ce dimanche. Mais je sais que je dois cette médaille à beaucoup de personnes exceptionnelles. Je vous laisse. Mon ostéo m’attend à 18h45. J’ai une boîte de Léonidas à lui remettre.

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